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Témoignage de Pierre Nadeau

Le 5 janvier 2000. Il existe à l’intérieur de la confrérie des journalistes un petit groupe, appelons-les samouraïs, qui se sont fait une spécialité de traquer les guerres aux quatre coins de la planète. En fait, ces reporters sont attirés par le son des canons comme des hannetons peuvent l’être par la lumière.

J’ai autrefois fait partie de ce groupe et réalisé que la mission d’informer comportait des dividendes réels résultant de la course aux scoops, de l’image –choc. Les reporters de la guerre télévisée sont les stars de l'nfo-spectacle; dans leurs reportages, les victimes civiles et militaires des conflits se retrouvent parfois à l’arrière- plan d’une image qui met en vedette le reporter dans son « stand-up », les Français disent « plateau ». Or sans image de ces victimes, la prestigieuse prestation ne se justifie pas.

J’ai entendu mes premiers coups de feu en Israël, en 1967; j’y ai vu pour la première fois un bombardement. Dans le désert du Sinaï, la fulgurante poussée israélienne devait mettre en déroute les forces égyptiennes qui allaient être refoulées de l’autre coté du canal de Suez. Nous filmions l’exode de centaines de soldats de Nasser dont plusieurs devaient trouver la mort le long de la route qui reliait El Arish à Ismailia. A la tombée du jour, nous rentrions à Tel-Aviv retrouver les camarades dans les restaurants à la mode et terminer la soirée à la discothèque de Mandy Rice-Davies; cette ancienne mannequin venait de faire scandale à Londres dans une histoire d’espionnage et s’était reconvertie en grande-prêtresse des nuits folles de Tel-Aviv. A 4 heures du matin, nous reprenions la route avec les militaires pour filmer ce qui serait la prochaine "histoire" de guerre destinée au Téléjournal. Tout cela était totalement irréel !

Un jour, j’ai vu débarquer à Nicosie un des plus célèbres grand- reporters de la presse parisienne; il venait à Chypre rendre compte de ce qui s’annoncait comme un autre sérieux affrontement entre Grecs et Turcs. Il s’agissait de son premier voyage dans l’île. J’y avais précédemment séjourné trois ou quatre fois à l’occasion des affrontements cycliques entre les deux communautés. Au bar de l’hôtel Lédra où se réunissaient les journalistes en attente d’escarmouches, j’ai répondu pendant une heure aux questions du grand-reporter, vedette de la presse écrite en France. Il allait passer trois jours à Chypre , éclusant force whisky au bar de l’hôtel et recueillant une foule d’anecdotes auprès des reporters qui allaient , eux, chasser l’information sur le terrain. Un matin, quelle ne fut pas ma surprise de lire dans le quotidien tout frais arrivé de Paris une dépêche signée de la main de son envoyé spécial à Chypre, de surcroît excellent romancier, et dans laquelle je retrouvais presque le mot- à- mot de mon entretien avec lui. De quoi perdre une partie de mes illusions sur le sérieux du métier. En fait, j’avais tort. L’immense talent d’écrivain de ce journaliste français avait certainement permis à de nombreux lecteurs de s’intéresser à un conflit qui autrement les aurait laissé indifférents.

On a fait grand état de la médiatisation de la guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein en 1993 .. Et du reste elles étaient saisissantes ces images de bombardements de Bagdad décrites en direct par Peter Arnett de CNN . Pendant ce temps à Ryad, des reporters frustrés de n’avoir que des briefing militaires à se mettre sous la dent cherchaient à gagner clandestinement les zones de combat. C’est ainsi que Bob Simon et son équipe de la chaîne CBS qui cherchaient à entrer au Koweit, ont été faits prisonniers par des militaires irakiens et traités avec une déférence dont l’effet fut de contredire l’image très négative que la propagande alliée donnait des soldats de Saddam.

Quand je revis mes différentes missions dans les zones de guerre (Vietnam, Cambodge, Burundi et Rwanda, Chili, Liban, Syrie pendant la guerre du Kippour), une constante apparaît: l’évidente stratégie de manipulation de la presse, écrite comme électronique, par les différents belligérants. Quelquefois, consciemment ou pas, le journaliste va tomber dans le panneau: en échange d’une "primeur", la sacro-sainte objectivité sera mise de coté. Le scoop vaut bien un plat de lentilles.

Il arrive cependant que les médias soient appelés à jouer un rôle déterminant dans l’évolution des conflits. Exemple célèbre: pendant la guerre du Vietnam, les Américains s’étaient habitués à leur ration quotidienne de scènes de batailles présentées aux informations télévisées.

Un soir, la diffusion d’une image a complètement changé, à Peoria comme à New-York, la perception qu’on pouvait avoir de la guerre. Un GI avait été filmé par le caméraman de Morley Safer (CBS) en train de mettre le feu avec son briquet Zippo à une paillote qui servait d’abri à une famille de Vietnamiens démunis. Cette diffusion a eu l’effet d’une bombe. Même Walter Cronkite , à partir de ce jour, s’est interrogé publiquement sur l’opportunité pour les états-Unis de poursuivre la guerre dans le sud-est asiatique. Cette volte-face du célèbre "anchorman" américain a fait dire au Président Johnson: " si nous avons perdu Cronkite, nous avons perdu la guerre…"

Comme quoi il arrive que le rôle des médias soit aussi déterminant dans l’évolution des conflits que peut l'être l’action des missiles Cruise…